20/10/2005

Des Ottomans aux Grands Moghols

Seule une des plus petites principautés anatoliennes héritières des Seldjoukides, celle des Osmanlis ou Ottomans, a un grand avenir. Fondée officiellement en 1299, mais en fait plus ancienne, elle a la sagesse de ne pas intervenir dans les querelles qui agitent ses voisines avant d’en avoir les moyens et de se poser en championne de la guerre sainte. Maîtresse de Brousse (Bursa) en 1326, dont elle fera une des plus belles cités du Levant, de Nicée (Iznik) en 1331, elle s’appuie sur les congrégations religieuses, pas toujours orthodoxes, et sur une armée de métier, les janissaires. Dès 1361 ou 1362, comprenant que Constantinople est un obstacle infranchissable, Murad Ier décide de la contourner par les Dardanelles et, installé en Thrace, il fait d’Andrinople (Édirne) sa seconde capitale, européenne. La première bataille de Kossovo en 1389 assure à son successeur, Bayazid Ier, la domination dans les Balkans. Les Ottomans paraissaient invincibles, ils trouvent plus invincible qu’eux. L’Empire mongol n’était plus qu’un souvenir ; or il se trouve en Transoxiane un Turc qui veut le restaurer ou seulement profiter de sa disparition : Timur le Boiteux, Tamerlan. Proclamé Grand Émir à Bactres (Balkh) en 1370, il entreprend une extraordinaire série de campagnes qui le conduisent à Delhi, à Ispahan, à Damas, à Ielets (sur la route de Moscou) et au fin fond de l’Asie centrale. Pourra-t-il supporter que Bayazid, par ses succès, fasse de l’ombre à sa gloire ? L’Ottoman vient juste de mettre la main sur l’Asie Mineure et liquide ses principautés. Il le défie, ou ils se défient. L’Asiatique se porte contre celui en qui on voit un Européen et, en 1402, il l’écrase aux pieds de la citadelle d’Ankara. Tamerlan sait détruire. Il est incapable de construire, politiquement s’entend, car il est en architecture un exceptionnel mécène : il donne à sa capitale, Samarkand, la beauté qui lui vaut encore sa renommée. Mais il ne fait pas d’empire : quand il meurt, ses fils et petits-fils, bien que non dénués de dons militaires, préfèrent les arts, les sciences… et les plaisirs. Ils sont à Samarkand, à Meshhed, à Hérat surtout, les artisans de la renaissance timouride, créatrice de quelques-uns des plus beaux chefs-d’œuvre de l’islam. Dans l’Empire Ottoman, l’Anatolie est donnée à Timur et à des dynasties de Türkmènes, de Turcs nomades, dont les deux principales se différencient par la couleur de leurs moutons : les « gens aux moutons blancs » (Ak-Koyunlu) et les « gens aux moutons noirs », Karakoyunlu, et brilleront d’un réel éclat dans l’Est anatolien et l’ouest de l’Iran au XVe siècle. L’Europe est demeurée fidèle. Après une courte période d’anarchie, l’État est reconstitué, et les conquêtes peuvent reprendre. Cinquante ans après la défaite d’Ankara, Constantinople tombe, en 1453. Vingt-deux ans plus tard, le khanat des Tatars de Crimée passe sous protectorat ottoman, faisant de la mer Noire un lac turc. Les règnes de Selim Ier (1512-1520) et de Soliman le Magnifique (1520-1566) sont ceux des grandes conquêtes : la Syrie et l’Égypte (1516-1517), puis l’Irak en Orient ; Rhodes, Belgrade, Bude (Budapest) et la Hongrie, en Europe ; la Cyrénaïque, la Tripolitaine, la Tunisie, l’Algérie en Afrique du Nord ; Aden et le Yémen en mer Rouge. L ‘Empire ottoman est devenu, avec l’Espagne, la première puissance du monde – laquelle, bien qu’étendue sur trois continents, se veut, et est, européenne. Son premier centre d’intérêt est l’empire ; son principal objectif, sa capitale : Vienne. Elle s’allie à François Ier et, avec la France, attaque Nice. Elle prend la plupart de ses ministres chez les chrétiens des Balkans qui apostasient certes, mais continuent à penser à l’européenne. Elle attire les commerçants francs en leur accordant des « capitulations ». Elle n’a nulle volonté de turquiser et d’islamiser, mais au contraire elle entend faire coopérer à l’œuvre commune ce qu’elle nomme des « nationalités », à savoir des communautés religieuses juives, arméniennes, grecques… et le système fonctionnera jusqu’aux jours où les revers commenceront – le traité de Karlowitz en 1699 consacre le premier recul ottoman –, où le nationalisme, inventé en Occident, sera importé et où les « nationalités » voudront devenir des « nations » indépendantes, où les puissances, considérant la Turquie comme « l’homme malade de l'europe », entendront la démembrer et se partager ses dépouilles. Ce seront deux siècles d’une constante décadence, dans la douleur, voire dans l’horreur, qui s’achèveront au lendemain de la première guerre mondiale, pendant laquelle l’Empire ottoman s’est engagé aux côtés de l’Allemagne. Pendant que l’Empire ottoman, croissant ou décroissant, occupe le devant de la scène, d’autres Turcs se manifestent plus à l’est. En Iran, des Türkmènes chiites font couronner l’un d’eux chah et fondaient la dynastie des Séfévides (1502), ce qui provoque d’ailleurs la réaction de Selim Ier et l’amène, à défaut de pouvoir abattre le nouveau souverain, à occuper la Syrie et l’Égypte, comme nous l’avons vu plus haut. La guerre irano-turque, guerre de religion et guerre ethnique, les Séfévides étant devenus tout à fait Iraniens, ne cessera pratiquement plus et contribuera à la ruine de l’Anatolie orientale, au malheur de sa population turque, kurde, et surtout arménienne. En Asie centrale, les Timourides sont balayés par d’autres Turcs, les Ouzbeks, qui se sont unifiés dans la région de Tobolsk (en Sibérie occidentale) en 1428, puis ont affronté les Kalmouks qui leur ont infligé de sérieux revers (1459). À cette occasion, une fraction importante des leurs fait sécession : ils deviennent des « fugitifs », en turc kazak (kazakh), dans les steppes qui forment aujourd’hui le pays qui porte leur nom, le Kazakistan. Les Ouzbeks, quant à eux, se ressaisissent vite, sous la direction de Muhammad Chaïbani – d’où le nom qu’on leur donne parfois de Chaïbanides. En 1500, ils conquièrent la Transoxiane et fondent l’Ouzbékistan (Uzbekistan). Être à Samarkand, à Boukhara, au Khwarezm, dans ce delta de l’Oxus si fertile – avant le désastre écologique de l’Aral –, c’est hériter d’un riche passé dont ils se montreront dignes, sinon par la puissance, du moins par leurs activités culturelles : Boukhara redevient une ville d’art, avec cette unité architecturale qui fait en partie sa beauté ; et son prestige est tel qu’on la nomme le royaume khanat de Boukhara. Il sombrera, bien sûr, ce khanat, et se disloquera. En 1732, Khokand fait sécession – mais déjà, dès la conquête, en 1512, le khanat de Khiva s’était déclaré indépendant. Ce dernier sera d’ailleurs en butte aux attaques des nomades turkmènes, leurs voisins, dont les terres forment aujourd’hui le Türkmenistan, et dévasté en 1770. La reconstruction de sa capitale, dans un parfait style ancien, fait d’elle une des cités les plus impressionnantes d’Asie centrale. Les descendants de Tamerlan n’ont pas tous disparu sous les coups de Chaïbani Khan. L’un d’entre eux, Babur Chah, qui sera non seulement un grand conquérant, mais aussi un poète et surtout un mémorialiste de génie, parvient à leur échapper. Depuis Kabul où il s’est réfugié et où il règne, il entreprend la conquête des Indes (1525) et y fonde la dynastie des Grands Moghols qui finira par unifier presque complètement le sous-continent sous Awrengzeb (1658-1707) et s’illustrera avec des princes tels que Akbar, Djahangir, Chah Djahan. L’œuvre que celle-ci accomplit est assez remarquable pour que les Anglais, quand ils l’auront définitivement abattue, en 1858, relèvent la couronne impériale pour la placer sur la tête de la reine Victoria et conservent l’essentiel de ses structures et de son organisation.

Jean Paul Roux

1turquie

22:35 Écrit par uchisarpension | Lien permanent | Commentaires (0) |  Facebook |

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