07/12/2005

La Turquie et l’Europe



On ne peut étudier le problème de l'adhésion de la Turquie à l'Union Européenne sans considérer deux faits historiques essentiels. L’Empire ottoman, dont la Turquie hérite, avant de devenir " l'homme malade de l'Europe", en a été l'une des grandes puissances. Le sultan, installé à Constantinople, se pose en successeur de Byzance et entend être le seul empereur d'Occident, d'où sa lutte contre les Habsbourg. Lui et ses ministres, presque tous des Européens convertis à l'Islam, s'intéressent avant tout aux Balkans et à la Hongrie et négligent les provinces d'Asie et d'Afrique dont ils se sont rendus maîtres pour diverses raisons, en particulier pour empêcher Portugais et Espagnols de mettre la main sur les voies de communication et donc sur le commerce avec l'Inde et l'Extrême Orient. Si l'Egypte et la Syrie, centres vitaux, portent encore les traces de leur domination, celles-ci sont presque nulles en Irak et au Maghreb. Même l'Anatolie, berceau des Ottomans, présente pour eux moins d'intérêt que l'Europe. La révolution de Mustafa Kemal Atatürk, née de la volonté de sauver la Turquie de la désintégration à l'issue de la première Guerre mondiale, s'appuie sur les idéaux européens. Un Etat qui incarnait l'Islam devient une République laïque, calquée sur le modéle européen : proclamation de la République (1923), séparation de la religion et de l'Etat (1924), adoption du code civil suisse (1926). Jamais encore aucun pays n'avait subi une telle transformation. Jamais un pays musulman n'avait envisagé de vivre sous une loi autre que la chariat, bien que, déjà, au XVe siècle Mehmet le Conquérant, au XVIe Soliman le Magnifique que les Turcs nomment le Législateur, aient osé légiférer. L'effort demandé au pays pour changer son mode de vie et sa mentalité fut colossal : il alla jusqu'à l'obliger à réapprendre à lire, l'alphabet latin ayant été adopté (1928). Je le répète, car c'est essentiel : - depuis cinq cents ans, la Turquie se veut européenne ; depuis quatre-vingts ans, elle comprend que, pour le devenir, il ne s'agit pas de l'être géographiquement, mais de vivre et de penser en Européen; Même sa langue a évolué, non seulement en remplaçant des mots arabes et persans par des mots français, puis anglais, mais encore en calquant, autant que faire se peut, sa syntaxe sur la syntaxe européenne, ce qui implique une expression et un raisonnement différents. L'effort des Turcs, bien que n'ayant pas été jusqu'ici couronné de succès, n'avait pas essuyé un revers tangible. Il n'en va plus de même quand l'Europe refuse la Turquie. Ceux qui étaient hostiles à l'européanisation ont beau jeu d'en proclamer la vanité. Ses plus ardents champions sont déçus et mortifiés. Ceux qui n'avaient pas grande conviction se trouvent ébranlés. Si la Turquie adhère à l'Europe, il sera démontré qu'Atatürk a eu raison. Si elle n'y adhère pas, il ne sera pas prouvé qu'il a eu tort. Mais on le dira, en Turquie et dans le monde musulman qui a vu en elle un exemple et un laboratoire où une grande expérience était tentée. Le modèle de la société européenne risque de ne plus séduire, et il faudra en trouver un autre. Jusqu'à ces dernières années, deux pays en proposaient : l'U.R.S.S. et les Etats-Unis. Le premier n'est plus. Il n'est pas certain que la Turquie se donne encore à l'Amérique avec la ferveur qu'elle a manifestée depuis cinquante ans. Une double question se pose : Un pays peut-il vivre sans idéologie et se replier sur lui-même en un temps où se constituent partout de grands ensembles ? L'éclatement de l'U.R.S.S a fait émerger des pays turcophones, l'Azerbaïdjan, l'Uzbekistan, le Turkmenistan, le Kazakistan et le Kirghizistan, ce qui réveille en effet le pan- turquisme, virulent au tournant des années 1900. Mais devant l'union des peuples turcs se dressent maints obstacles : les différences dialectales, l'éloignement, la barrière de la mer Caspienne et de l'Iran ; la présence de nombreux turcophones en Iran, en Chine, en Russie… Il ne reste qu'une autre idéologie, qu'un autre ensemble disponibles, c'est ceux de l'Islam aux valeurs refuge vers lesquelles un retour se ferait dans sa forme la plus extrême. Il se heurterait d'ailleurs en Turquie à la forte opposition des Alevis, (20 % à 40 % de la population), que l'on dit chiites, mais qui ne le sont pas, qui ont une religion spécifique et sont farouchement hostiles à la chariat. L'entrée de la Turquie dans l'Europe s'accompagnerait sans doute, au début, de quelque réaction des "islamistes" qui rêvent à une solution de rechange. Mais ce n'est qu'en entrant dans une famille qu'on s'en sent membre, qu'on s'y intègre. Je crois que les Turcs, préparés à l'Europe par cinq siècles d'histoire et trois quarts de siècle de laïcisme, y trouveraient leur place. C'est un autre problème de savoir si l'Europe peut être une famille d'accueil pour les Turcs et les avantages et les inconvénients qu'elle tirerait de leur adoption.

Jean-Paul Roux, directeur de recherche au CNRS

1turquie

13:59 Écrit par uchisarpension | Lien permanent | Commentaires (1) |  Facebook |

Commentaires

Turquie européenne Magnifique texte

Écrit par : Shemit | 17/01/2006

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